"... jusqu'aux étoiles de l'aurore".


 

 

Le silence du réel

 

 

Flaubert, qui rêvait de « faire un livre sur rien », affirmait que " les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière " et ajoutait : " c'est pour cela qu'il n'y a ni beaux ni vilains sujets et qu'on pourrait presque établir comme axiome qu'il n'y en a aucun, le style étant à lui seul une manière absolue de voir les choses ". Si en photographie, art mimétique, empreinte physique et chimique du réel, le sujet " sur rien " est insensé et si la question du style s'avère fort périlleuse, reste à se pencher modestement sur deux questions incontournables :

que photographier ? Comment photographier ?

 

Loïc Le Loët a opté pour des sujets sans qualités, presque sans identité. Ici, les sempiternelles questions "que photographiez-vous ? quels sont vos sujets "? sont a priori vaines, si ce n'est à attendre des réponses légères, hâtives ou ironiques : un pan de mur, une fenêtre, le sol d'une allée... Bref, une photographie pauvre, un prosaïsme qui dédaigne l'anecdote, l'épate, rejette toute théâtralité. Tout se distingue ici des images de consommation ordinaire, de la profusion des signes, des sens prégnants. Car ces photographies allusives, laconiques, sont pleines d'un au-delà disponible. Elles montrent peu, suggèrent beaucoup, dans le temps et dans l'espace. Une attente, une absence. L'humilité du fragment, la sobriété, l'indécision des formes crépusculaires ouvrent un espace de doute et de rêverie. Ces images exploitent à l'extrême un trait de la photographie, l'extension hors du cadre, le hors champ qui l'excède, le hors temps toujours en creux.

 

Paradoxe fécond: ce qui est à voir n'est pas forcément ce qui est vu.

 

Nous voilà invités à détacher le regard, comme dans le rêve , qui déplace, déforme, condense. L'image laisse éclater son cadre, invite à d'autres représentations, s'ouvre sur la virtualité de nouveaux récits.

C'est ainsi que l'on peut lire certains éléments " pauvres " mais métaphoriques ou métonymiques : des sols, des chemins, des murs, des surfaces quelconques, des cadrages austères. Des fenêtres : on sait combien l'imaginaire des fenêtres est riche, dans la littérature comme dans l'art. Certes pour le photographe, c'est peut-être un clin d’œil analogique à la " fenêtre " de l'appareil, voire un discret hommage à la photo des origines, celle que Niépce réalisa en 1826 depuis sa fenêtre, une image, (Point de vue du Gras ) considérée comme la première photo. Mais la fenêtre engendre surtout une rêverie symbolique, celle d'un espace latent, d'un ailleurs poétique.

 

Ainsi l'univers des photographies de Loïc Le Loët est un monde à venir, celui de chemins à prendre, d'itinéraires à inventer, d'ouvertures à désirer.

 

C'est un monde à remplir, à compléter, celui des traces, des reflets, des ombres portées qui, comme dans la caverne platonicienne, suggèrent une autre réalité. C'est un monde immobile, d'un ascétisme indifférent aux séductions du mouvement, ignorant les attraits de l'action.

C'est pourtant le pouvoir spécifique de la photographie que de figer le mouvement et l'action. Notre œil, par nature, recherche le net, celui exigé par l'opérateur du " ne bougez plus ! ". Mais le flou que pratique Le Loët, si discret soit-il, attribue à la photo une autre dimension. Il produit une matière dense, tactile, ténébreuse, gommant les contours, la séparation des choses, fondues dans une épaisseur brumeuse. En outre, l'étrangeté des photos floues ( Qui " bouge " ? Est-ce le monde ou le photographe ? ) a priori anti-photographiques les inscrit au contraire dans la reconnaissance de l'essence même de la photographie dont elle souligne la matérialité, l'empreinte chimique, le " grain ". Ici, l'œil bute sur la matière première, le tissu tremblant des grains d'argent qui ne se cachent plus, à l'opposé de l'injonction de net et de transparence. Bien sûr, le regard reconnaît le feuillage en pluie d'un arbre, le dos massif d'un corps humain, mais il peut les oublier.

 

Ce qu'il perçoit alors, ce sont des matières et des formes pures, énigmatiques et autonomes, des formes en tant que formes et non plus support du rendu des volumes, enveloppes d'un contenu réaliste.

 

Une photographie, lorsqu'elle est comblée par de seules plages de lumière et d'ombre, peut être un retour nu à l'origine, à un avant de la signification. C'est ainsi que la photographie, louée pour sa capacité mimétique, sa fidélité au réel, sa garantie de transmettre du sens, peut aussi donner à voir un monde qui est là, simplement là, rebelle aux significations, dans son opacité, son mutisme.

 

Claude Pitot.


 

 

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Série de photographies distribuée par l'agence Vu contact Patrick CODOMIER/Vu

 

 

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